LES CHIFFRAGES D'ACCORDS : CODE SECRET ?

Vous avez peut-être déjà rencontré, indiqué sur une partition, ce qu’on appelle un chiffrage d’accords, comme par exemple ci-dessous, un extrait d’une partition de Purcell. Ne pas en connaître la signification a de quoi laisser perplexe.

partition chiffrage d'accords complexes LPMH Serge Lécussant

Pourquoi utiliser un code de chiffrage d’accords ? Comment comprendre les deux systèmes de chiffrage qui coexistent ? Quels sont leurs avantages et inconvénients réciproques ?

Le chiffrage d’accords : une facilité pour les accompagnateurs et les improvisateurs

Accompagner une mélodie avec un instrument harmonique (piano, clavecin, guitare, etc.) c’est jouer de bons accords au bon moment. Ces accords peuvent aussi servir de base à une improvisation qui devra suivre le cheminement harmonique voulu par le compositeur.

 

 

 

Exemple ci-contre : La basse continue est une partie de basse instrumentale usuelle. Elle sert de guide pour un accompagnement improvisé des autres parties. Elle est en générale chiffrée comme ici.

Basse continue chiffrage des accords LPMH Serge Lécussant

Au lieu d’avoir à écrire toutes les notes de ces accords sur la partition (chaque accord peut en contenir 3, 4, 5 ou plus) l’habitude consistant à écrire sur la partition un chiffrage est une simplification utilisée depuis plus de 4 siècles.

Chiffrage américain, les accords LPMH Serge Lécussant

Ces chiffrages ont beaucoup évolué au fil du temps. Un autre code non plus chiffré, mais lettré est apparu et s’est développé au XXe siècle grâce au Jazz. 

Avec cette partition chiffrée,  un guitariste de métier est capable d’accompagner le standard « C’est si bon » !

En musique baroque comme en jazz, ce chiffrage laisse une liberté plus ou moins grande à l’interprète quant à la façon de disposer l’accord voulu. Néanmoins, ce chiffrage sous-entend précisément les notes qui le composent.

Par ailleurs, l’improvisation sur le thème que constitue cette mélodie, quand elle est souhaitée, se trouve facilitée par le chiffrage de la série d’accords qu’on appelle « grille ». C’est un véritable code secret pour le non initié, mais d’une lecture aisée pour celui qui le pratique couramment.

Deux systèmes coexistent

Le chiffrage classique

Venu de la basse continue, le chiffrage classique a connu bien des évolutions pour, finalement, être particulièrement précis en France tel que l’enseignent les traités d’harmonie. Il comprend une note de basse écrite en clé de fa (puisque c’est une basse, dans le registre grave) et des chiffres qui la surmontent pour désigner les autres notes de l’accord. J’y reviendrai.

chiffrage classique LPMH Serge Lécussant les chiffrages

Le chiffrage anglo saxon

Le chiffrage anglo saxon, dans le prolongement de l’usage médiéval désignait les sons par des lettres. Il présente la note de basse sous forme d’une lettre majuscule et la nature de l’accord sous forme d’une abréviation ou d’un signe correspondant. Il existe des variantes.
chiffrage anglo saxon LPMH Serge Lécussant les chiffrages

Avantages et inconvénients des deux systèmes

Le chiffrage anglo saxon, simple mais quelque peu réducteur

Ecrit entièrement en lettres et abréviations ou signes, il peut se passer de l’usage d’une portée ou encore s’écrire directement sur la partition d’une mélodie ou d’un thème pour indiquer l’accord au moment même où il doit être joué pour l’accompagner. La simplicité d’utilisation de ce chiffrage est donc évidente.

Réducteur, pourquoi?

L’état initial resserré d’un accord se présente toujours par un empilement de 3ces à partir de sa basse qu’on appelle la fondamentale : cet état est donc l’état fondamental. Le renverser n’est pas anodin et c’est en cela que le chiffrage anglo saxon est quelque peu réducteur.  Pour les renversements, il se contente d’ajouter en-dessous de la lettre initiale, la lettre de la nouvelle basse : C/E signifie accord do/mi/sol sur basse mi. Cette notation risque fort de faire penser que renverser un accord a peu d’importance, que ce qui compte avant tout c’est son état fondamental et on peut constater, à l’appui de cette remarque, que beaucoup de chansons et de standards de jazz sont harmonisés quasi-uniquement par des états fondamentaux. Vous trouverez à la fin de l’article un tableau de ces chiffrages pour les accords qui font l’objet de mon cours La Pensée Harmonique – au clavier (saison 1 en 6 modules).

Le chiffrage classique précis mais parfois complexe

Il se présente sous forme de chiffres placés au-dessus d’une note de basse écrite en clé de fa. A l’origine chaque chiffre représente l’intervalle entre la basse – considérée comme étant le 1 – et chacune des notes de l’accord. Ces chiffres sont présentés dans un ordre croissant de bas en haut.

Les renversements ont donc leur propre chiffrage calculé par rapport à la nouvelle basse, ce qui donne un sens particulier à leur usage et, d’ailleurs, fait l’objet de modules séparés dans mon cours La Pensée Musicale Harmonique – au clavier (saison 1 en 6 modules).

Il faut donc mémoriser ces chiffrages. Vous trouverez à la fin de l’article un tableau relatif aux accords qui font l’objet de mon cours.

Attention : une équivoque préjudiciable !

Parlons enfin d’une erreur courante entretenue par une mauvaise interprétation du chiffrage anglo saxon et voyons comment les professionnels de l’analyse musicale ont perfectionné le chiffrage classique pour lever toute équivoque et remédier au problème.

Quelle confusion ?

L’erreur en question consiste à confondre le nom d’un accord avec le nom de la tonalité à laquelle il appartient.

Cette habitude consistant à dire, par exemple que do/mi/sol est un accord « de Do Majeur » est réductrice car on perçoit différemment la sonorité d’un accord selon le contexte dans lequel il intervient c’est à dire les accords qui l’ont précédé (pour ce qui est du ressenti) et qui le suivront (pour ce qui est de l’analyse).

Quelle solution ?

Et c’est précisément pour cette raison que les professeurs d’analyse ont ajouté un élément au chiffrage classique, élément qui permet de situer chaque accord dans la tonalité où il se trouve : le chiffrage du degré de la gamme à laquelle il appartient.

Ce chiffre est placé en-dessous de la note de basse et exprimé en chiffre romain pour ne pas le confondre avec les autres chiffres.

Dans la première version de la mélodie évoquée ci-dessus l’accord do/mi/sol indiqué 5 sur basse do écrite en clé de fa serait accompagné en dessous de sa basse par le chiffre I définissant la première note de la gamme, la tonique.

Dans la seconde, comme ci-contre, par le chiffre IV désignant la quatrième, la sous-dominante.

chiffrage complet LPMH Serge Lécussant les chiffrages

Méconnaître la tonalité dans laquelle on accompagne une mélodie peut être préjudiciable. Confondre le nom d’un accord avec sa tonalité y conduit. L’usage des chiffrages classique ou anglo saxon n’exonère donc pas de prêter attention à cette distinction, un même accord pouvant appartenir à plusieurs tonalités.

En conclusion : complémentarité plutôt qu’opposition des deux systèmes

J’espère que cet article permettra de comprendre et d’utiliser ces deux systèmes de chiffrages, qu’ils n’auront plus rien de « secret » pour celle ou celui qui les rencontre dans sa pratique musicale. Dans mon enseignement, j’ai récemment pris l’habitude de les proposer conjointement ce qui permet à chacune et à chacun, selon ses habitudes et sa sensibilité, de choisir le chiffrage avec lequel il est le plus à l’aise tout en jetant un œil sur l’autre ce qui enrichira sa compréhension de l’accord.

chiffrages 7ème dominante Serge Lécussant LPMH
explication des chiffrages 7ème dominante Serge LECUSSANT LPMH